Tu'er Shen

À une époque où l’on imagine souvent que les questions liées à l’homosexualité sont des débats récents, l’histoire de Tu’er Shen raconte tout autre chose. Bien avant les réseaux sociaux, les drapeaux arc-en-ciel et les marches des fiertés, une légende chinoise évoquait déjà un homme dont le seul crime avait été d’aimer.

Hu Tianbao n’était ni un héros de guerre, ni un empereur, ni un immortel doté de pouvoirs extraordinaires. C’était simplement un jeune homme amoureux.

Selon la légende, il vivait sous la dynastie Qing, dans la province du Fujian, au sud-est de la Chine. Comme beaucoup avant lui et beaucoup après lui, il éprouvait des sentiments qu’il ne pouvait exprimer librement. L’objet de son affection était un fonctionnaire impérial dont il admirait secrètement la présence.

Mais certaines histoires d’amour naissent au mauvais endroit et au mauvais moment.

Un jour, Hu Tianbao fut surpris alors qu’il observait l’homme qu’il aimait. Accusé d’un comportement déplacé, il fut arrêté, battu puis exécuté. Son histoire aurait pu disparaître avec lui, engloutie dans l’oubli comme tant d’autres destins anonymes.

Selon le folklore, les dieux en décidèrent autrement.

Touchés par l’injustice de son sort, les esprits du monde céleste estimèrent que son seul véritable tort avait été d’aimer sincèrement. Ils lui accordèrent alors un statut divin et lui confièrent une mission singulière : veiller sur les amours entre hommes et protéger ceux qui ne pouvaient vivre leurs sentiments au grand jour.

Ainsi serait né Tu’er Shen, le célèbre « Dieu Lapin ».

À première vue, ce surnom peut surprendre. Pourtant, le lapin occupe depuis longtemps une place particulière dans l’imaginaire chinois. Associé à la Lune, à la douceur, à la fertilité et à une certaine forme de mystère, il est également devenu, dans certaines régions, un symbole lié à l’amour entre hommes. Peu à peu, ces images se sont mêlées jusqu’à donner naissance à cette figure unique du folklore asiatique. Tu’er Shen est souvent représenté comme un dignitaire impérial vêtu de riches étoffes, accompagné d’un lapin blanc ou portant lui-même certains attributs rappelant l’animal qui lui a donné son nom.

Contrairement à de nombreuses divinités nées de batailles épiques ou de récits cosmiques, Tu’er Shen trouve son origine dans une émotion profondément humaine. Son histoire ne parle ni de conquêtes ni de miracles. Elle parle du besoin universel d’aimer et d’être aimé.

C’est sans doute ce qui explique pourquoi son souvenir a traversé les siècles.

Dans le Fujian, des fidèles venaient autrefois lui adresser des prières afin de trouver l’amour, de préserver leur relation ou de surmonter les difficultés liées à leur orientation. Malgré les bouleversements de l’histoire, son culte n’a jamais totalement disparu. Au contraire, il a connu une nouvelle visibilité à l’époque contemporaine, notamment à Taïwan où un temple consacré à Tu’er Shen a ouvert ses portes dans le district de Yonghe, près de Taipei. Souvent présenté comme l’un des premiers sanctuaires au monde dédiés spécifiquement aux personnes LGBTQ+, il accueille des visiteurs venus de toute l’Asie qui viennent y déposer des offrandes, demander la protection de leur couple ou espérer rencontrer l’âme sœur.

Cette redécouverte a attiré l’attention de nombreux chercheurs, dont les travaux ont contribué à mieux faire connaître l’histoire des relations entre personnes du même sexe dans la Chine impériale. Ils rappellent que ces relations existaient bien avant l’époque contemporaine et occupaient parfois une place plus complexe qu’on ne l’imagine dans les sociétés du passé.

Aujourd’hui, l’influence de Tu’er Shen dépasse largement le cadre religieux. Son image apparaît dans des expositions consacrées à l’histoire LGBTQ+ asiatique, dans l’art contemporain, les bandes dessinées et de nombreuses œuvres inspirées des romances entre hommes. À Taïwan notamment, plusieurs artistes ont réinterprété le Dieu Lapin sous une forme moderne, mêlant costumes traditionnels, symboles lunaires et iconographie contemporaine.

Son héritage se retrouve dans la culture populaire. Même lorsque Tu’er Shen n’est pas directement cité, son influence semble planer sur de nombreuses œuvres majeures du danmei et du Boys’ Love chinois, où les romances entre hommes s’inscrivent dans une longue tradition culturelle. Des titres comme Mo Dao Zu Shi ou Heaven Official’s Blessing en sont aujourd’hui des exemples emblématiques.

Si la légende du Dieu Lapin continue de fasciner, c’est aussi parce qu’elle résonne avec des questions toujours actuelles. L’homosexualité n’est plus illégale en Chine, mais les droits des personnes LGBTQ+ y demeurent limités et leur représentation publique reste sensible. Le mariage entre personnes du même sexe n’est pas reconnu et les contenus abordant ouvertement ces thématiques font régulièrement l’objet de restrictions.

C’est précisément ce contraste qui rend Tu’er Shen si fascinant.

D’un côté, une société contemporaine où ces questions continuent de susciter débats et tensions. De l’autre, une histoire vieille de plusieurs siècles racontant qu’un homme fut élevé au rang de divinité parce que les dieux estimèrent que son seul tort avait été d’aimer sincèrement.

Car au fond, la légende de Tu’er Shen n’est pas seulement celle d’un homme devenu dieu. C’est l’histoire d’un amour jugé inacceptable par les hommes mais reconnu comme légitime par les cieux. Une histoire qui a traversé les siècles pour rappeler que les sentiments humains échappent souvent aux règles que les sociétés tentent de leur imposer.

Est-ce pour cela que le Dieu Lapin continue de toucher autant de personnes aujourd’hui. ?

Derrière ses longues oreilles, ses habits de dignitaire impérial et les prières déposées à ses pieds, il incarne une idée profondément universelle : celle que chacun mérite d’aimer et d’être aimé sans avoir à cacher qui il est.

Et vous, connaissiez-vous l’existence de cette étonnante divinité ? Peut-être que la véritable magie de Tu’er Shen ne réside pas dans ses pouvoirs, mais dans sa capacité à nous rappeler que certaines histoires d’amour survivent aux préjugés, aux siècles et même à la mort.



1 Comment

  • Mitchiko

    Coucou Shaily :3 un grand merci pour la présentation de cette nouvelle légende. J’avoue que je ne la connaissais pas du tout, mais elle est très touchante. Effectivement, la Chine a une relation complexe avec les représentations LGBT depuis longtemps, il est intéressant d’étudier ses contradictions. En tout cas, l’histoire de Tu’er Shen est belle et j’aime l’idée que celui-ci soit toujours un personnage mis en avant en Asie aujourd’hui, notamment par le biais de ce sanctuaire taïwanais. Aussi, il est vrai que l’on retrouve très souvent le lapin dans les œuvres chinoises et les danmei ^^ merci encore une fois pour ces explications très complètes. Bon week-end à toi et bonne semaine aussi. À bientôt. Bises

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