Le Mulgwisin ou “Le fantôme de l’eau”

Le Mulgwisin ou “Le fantôme de l’eau”

 

 

On raconte, depuis très longtemps en Corée, qu’il existe sous les eaux sombres une présence que l’on ne devrait jamais déranger.

Avant même que les mots modernes n’existent pour décrire les accidents ou les noyades, les anciens habitants de la péninsule coréenne, à l’époque des villages, des rivières sauvages et des croyances chamaniques, parlaient déjà de choses invisibles tapies sous les surfaces calmes. On disait que chaque étendue d’eau avait sa mémoire, et que certaines mémoires ne savaient pas mourir.

C’est ainsi qu’est née l’histoire du fantôme de l’eau, le Mulgwisin.

Tout commence toujours de la même manière dans les récits anciens : une personne disparaît dans une rivière, un lac ou la mer. Parfois c’est un pêcheur, parfois un enfant, parfois quelqu’un qui s’est simplement trop approché du bord. Le corps n’est pas toujours retrouvé. Et lorsque l’eau reprend son calme, les anciens disent qu’elle ne rend pas ce qu’elle prend.

Mais ce qui est le plus terrifiant, ce n’est pas la disparition. C’est ce qui vient après.

On raconte que celui qui meurt noyé ne trouve pas la paix. Son esprit reste coincé sous la surface, prisonnier d’un monde sans air ni lumière. Il ne peut ni monter vers les vivants, ni descendre vers le repos. Alors il erre, porté par les courants, incapable de s’échapper à sa propre fin.

Avec le temps, la souffrance change cet esprit. Il devient autre chose.

Il observe les vivants depuis les profondeurs. Il les entend marcher au bord de l’eau, rire, plonger, s’approcher trop près. Et dans certaines versions de l’histoire, il commence à ressentir une chose simple et terrible : une envie de quitter sa propre douleur… en la transmettant.

C’est là que le fantôme de l’eau devient dangereux.

Il ne se contente plus d’exister. Il appelle. Il attire. Il imite parfois une voix familière, un reflet, un mouvement sous la surface. Celui qui regarde trop longtemps l’eau finit par ne plus savoir s’il voit son propre reflet… ou quelqu’un d’autre qui le regarde depuis le fond.

Et quand une nouvelle noyade survient sans explication, les anciens disent rarement que c’était un accident.

Ils disent plutôt : “Il a été pris.”

Les rivières puissantes, les courants imprévisibles, les zones profondes et silencieuses deviennent alors des lieux redoutés. On évite certains passages. On ne se baigne jamais seul. On apprend très tôt que l’eau peut être belle, mais qu’elle n’est jamais complètement innocente.

Avec le temps, cette légende a changé de forme. Elle est devenue une histoire que l’on raconte dans les films, les récits modernes, les histoires d’horreur que l’on partage la nuit. On en retrouve l’écho dans des œuvres comme The Host de Bong Joon-ho, où le fleuve devient un lieu de menace, ou encore dans A Tale of Two Sisters, qui joue sur les esprits et les traumatismes liés à l’eau et à la mémoire. Dans les formats plus récents, certains webtoons et séries coréennes s’inspirent aussi de ces figures, transformant le fantôme de l’eau en présence psychologique ou symbolique, parfois invisible mais toujours pesante. Certains n’y voient plus un esprit réel, mais une image plus intime : celle de la culpabilité, du traumatisme, ou de ce que l’on ne comprend pas dans les morts soudaines.

Et pourtant, même aujourd’hui, quelque chose demeure.

Parce que chacun, un jour, s’est arrêté devant une eau trop sombre pour en voir le fond. Une eau parfaitement calme, presque trop calme. Et à ce moment-là, une pensée étrange peut surgir, même brièvement : “Et si ce n’était pas vide ?”

Peut-être que le fantôme de l’eau n’a jamais vraiment été un monstre caché sous les eaux.

Peut-être qu’il est simplement ce que notre esprit invente quand il regarde trop longtemps l’inconnu… et qu’il commence à imaginer que l’inconnu, lui aussi, nous regarde en retour.

2 Comments

  • SkyA

    Ha… les légendes liées à l’eau, sont celles que pour ma part je préfère. Bien que celle-ci soit assez sombre par rapport à celles que j’ai déjà lues ou entendues, elle reste des plus intéressante et nous mets en garde à ne pas trop s’approcher des eaux aussi calmes puissent-elles paraître.
    Une légende (ou conte) que j’apprécie est celle qui parle des « selkies », créatures qui lorsqu’elles sont dans l’eau revêtent une peau de phoque et une fois hors de l’eau l’ôte pour se présentait sous forme de femmes.
    Sans oublier celles des Néréides, de Scylla et de Charybde de la mythologie grecque.

    Shaily, encore une fois MERCI et bravo pour cette publication et l’illustration associée.
    Hâte de découvrir la prochaine légende, à très bientôt 🙂

  • Mitchiko

    Coucou Shaily 🙂 merci pour la présentation de cette nouvelle légende. Je connaissais le nom de cette créature et j’avais deviné le rapport avec l’eau grâce à son nom justement mais je ne savais pas grand-chose d’autre. Cette histoire est un peu effrayante mais très intéressante, et je vois qu’elle a été une source d’inspiration pour de nombreuses œuvres de formats différents encore aujourd’hui, ce qui m’a justement donné envie d’en découvrir quelques unes ^^ bon week-end à toi et belle semaine. À bientôt. Bises

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