« Silent Reading », tome 1, de Priest
Traduit par Nadège Peyret
Étant une fan de polars depuis de nombreuses années, je suis devenue, avec le temps, de plus en plus difficile dans mes choix de lecture.
Alors, quand « Silent Reading » est sorti, je me suis précipitée dessus plus vite qu’une sasaeng dans un aéroport !
Pourquoi, me direz-vous ?
Parce que le magnifique drama Justice in The Dark est l’adaptation de ce roman de Priest. Dans la série, la relation entre les deux personnages principaux est profondément transformée afin de répondre aux contraintes de la censure chinoise.
Là où le roman développe progressivement une véritable histoire d’amour entre ses héros, le drama mise sur leur alliance, leur méfiance réciproque et cette étrange attraction qui les pousse à travailler ensemble. La dimension BL disparaît donc de l’écran, sans pour autant effacer la complicité et la tension qui font partie intégrante de leur relation. Et je ne sais pas pour vous, mais c’est quand même très frustrant…
Un petit mot sur Priest, cette discrète et célèbre auteure chinoise de danmei. Ses œuvres sont riches et diverses : policier, fantastique, fantasy, science-fiction, steampunk… Certaines ont été adaptées en dramas, comme « Guardian », « Faraway Wanderers », qui a inspiré la série Word of Honor et « Silent Reading » (Mò Dú en chinois) pour Justice in The Dark. Leurs points communs : des personnages complexes et des relations qui prennent le temps de se développer.
Et nous avons la chance de voir enfin ses romans traduits en français : 6 tomes pour « Silent Reading » (le tome 2 est prévu en décembre), 3 tomes pour « Guardian » (le tome 1 sort le 30 septembre 2026).
Ce petit aparté terminé, revenons à nos moutons, ou plutôt, à cette chronique. Je disais donc être fan de polars et difficile à satisfaire.
Il y a des romans policiers qui nous entraînent à la recherche d’un coupable. Et puis, il y a ceux qui nous poussent à regarder au-delà du crime, à nous intéresser à ceux qui le commettent, à nous demander ce qui a bien pu conduire un être humain jusqu’à l’irréparable, à penser à ceux qui le subissent. Ils nous questionnent et nous obligent à chercher tout ce qui peut se cacher derrière une apparente évidence.
« Silent Reading » est de ceux-là. Un roman sombre, psychologique, subtil qui nous entraîne dans une enquête où les secrets du passé continuent de hanter le présent.
Dans la ville de Yancheng, un jeune homme est retrouvé étranglé, le visage recouvert d’un morceau de papier. Un meurtre qui pourrait n’être qu’une affaire de plus pour Luo Wenzhou, capitaine de la brigade criminelle. Mais ce qui ressemble au départ à un simple vol qui aurait mal tourné, va rapidement se révéler bien plus complexe.
Une personne en particulier retient son attention : Fei Du.
Ils se connaissent depuis sept ans et leurs relations sont particulièrement tendues.
Riche héritier, séduisant, intelligent, provocateur, Fei Du commence à s’immiscer dans l’enquête. Sous son attitude désinvolte, il possède un esprit particulièrement aiguisé et une étonnante capacité à analyser les comportements humains.
Mais surtout, Luo Wenzhou est persuadé que le jeune homme cache bien plus de choses qu’il ne veut en laisser paraître.
Une enquête qui ne se contente pas de chercher un coupable.
Ce qui m’a particulièrement plu dans ce premier tome, c’est la manière dont Priest construit son intrigue. L’enquête ne repose pas uniquement sur la recherche d’indices. Elle s’intéresse également aux motivations, aux comportements et aux histoires personnelles de ceux qui gravitent autour de l’affaire.
Elle nous pousse à réfléchir sur la nature humaine. Ce qui semblait évident au départ ne l’est plus vraiment. Les personnages deviennent plus difficiles à classer et la frontière entre victime, coupable et témoin peut parfois se révéler beaucoup moins nette qu’on ne l’imaginait.
Priest installe ainsi une véritable réflexion autour de la justice et de la nature humaine. Peut-on réellement comprendre un crime sans chercher à comprendre celui qui l’a commis ? Jusqu’où notre passé peut-il influencer nos choix ?
Des questions qui donnent au roman une profondeur supplémentaire sans jamais prendre complètement le pas sur l’enquête.
Fei Du et Luo Wenzhou
C’est évidemment le point fort de « Silent Reading« , car si les enquêtes constituent le fil rouge du roman, la relation entre Fei Du et Luo Wenzhou en est le cœur battant.
Parce que leur relation est loin d’être simple.
Parce que Fei Du est un personnage fascinant.
Parce que Luo Wenzhou est la force tranquille.
Entre eux, il y a d’abord de la méfiance, des provocations et une bonne dose de répartie. Luo Wenzhou ne se laisse pas facilement impressionner par Fei Du, tandis que ce dernier semble prendre un malin plaisir à pousser le capitaine dans ses retranchements.
Et pourtant, derrière leurs échanges parfois mordants, on devine déjà quelque chose de plus profond.
Une curiosité.
Une attention particulière.
Une forme de compréhension qui commence doucement à s’installer.
Le tome 1 ne nous offre évidemment pas encore toutes les réponses sur leur relation. Et c’est justement ce qui fonctionne si bien. Priest prend le temps de poser ses personnages, de montrer leurs failles et de laisser leur relation évoluer naturellement. Pas de coup de foudre immédiat, pas de romance qui tombe du ciel dans ce premier roman.
Et si vous connaissez Justice in The Dark ?
Si vous avez vu et aimé Justice in The Dark, vous allez retrouver dans le roman toute la richesse de cet univers : les enquêtes, les personnages, les mystères qui se croisent, ce côté sombre et psychologique, les réflexions sur la société et ses failles, sur la justice…
En raison de la censure stricte en Chine sur le contenu danmei et les polars réalistes, l’œuvre a dû être profondément modifiée pour pouvoir être diffusée. Elle se passe dans le futur, les noms ont été changés, le côté BL a été supprimé, et l’explication sur ce qui pousse des hommes à commettre un crime transformée (je ne peux pas en dire plus sous peine de spoiler).
Le premier tome permet de mettre en place cet univers, les personnages et leurs relations. Il ne faut donc pas vous attendre à avoir toutes les clés de l’histoire.
Au contraire.
Priest nous donne suffisamment d’éléments pour éveiller notre curiosité, tout en conservant volontairement de nombreuses zones d’ombre.
Entre mystère, psychologie, humour et personnages particulièrement intrigants, ce premier tome pose les bases d’une histoire qui promet d’être aussi complexe que ses protagonistes. Et maintenant, il va falloir patienter pour commencer à démêler tous les fils…
Une dernière chose : vous risquez, comme moi, de vous perdre un peu dans les noms de tous ces personnages. Heureusement, vous trouverez à la fin du roman un guide des personnages et des explications sur les appellatifs. Je tiens à souligner la qualité de la traduction de Nadège Peyret. Il faut du talent pour rendre honneur à la plume dense de Priest, respecter les nuances culturelles et rendre le tout fluide à la lecture.
Extrait de « Silent Reading », tome 1, de Priest, traduit par Nadège Peyret
Fei Du comprit qu’il faisait référence aux mégots. Bien qu’il les ait ramassés et rapportés à temps, ils restaient d’origine inconnue. Même si Luo Wenzhou acceptait de lui faire confiance, le tribunal ne le pourrait pas. La police n’avait pas d’autre choix que de suivre ce filon pour trouver d’autres indices.
– Même si je n’avais rien touché, vous ne seriez pas arrivés à temps pour les récupérer. Par conséquent, vous n’auriez pas pu déterminer si c’était le défunt, répliqua Fei Du en haussant les épaules. Une personne m’a dit que tout ce qui se passe dans le monde laisse des traces. Toutefois, l’obtention de ces preuves dépend seulement de la chance des deux parties. Cette fois, avez-vous de la chance ?
Cela prit Luo Wenzhou par surprise. La provocation, la moquerie et la tension subtile qui animaient son visage disparurent immédiatement. Pendant un instant, les coins de sa bouche étaient même un peu tendus. Il toucha instinctivement la cigarette dans sa poche, mais se rappelant que Fei Du lui avait dit qu’il avait la gorge inflammée, il la remit en place. Un silence s’installa soudainement entre eux. Aucun des deux ne regardait l’autre. Ils étaient simplement assis à un mètre l’un de l’autre, comme deux étrangers qui ne se connaissaient pas.
[…]
– À l’époque, je t’ai dit que tout ce qui se passe dans le monde laisse des traces. Tant que c’est réel, il y a forcément une trace. Si aucune trace ne soutient ton idée, tu as beau y croire, tu t’enfermes juste dans tes propres illusions. Fei Du, tu possèdes une intuition hors norme, mais nous ne pouvons pas nous reposer sur l’instinct pour faire notre travail.
1 Comment
Coucou Viranne, merci pour cette recommandation 🙂 je connais ce titre de nom, ainsi que l’autrice car elle a également signé Guardian, que j’apprécie beaucoup. J’ignorais que Silent Reading avait aussi eu droit à son adaptation. Je regarderai peut-être à l’occasion ! La lecture du roman me tente également, la couverture m’avait tout de suite attirée et l’ambiance aussi. Je l’ajoute à ma PAL – et à ma watch list :3 bon week-end à toi et belle semaine d’avance. À bientôt. Bises